CONTESTATION DE L'ORDRE SOCIAL = TERRORISME ???
Après les attaques sur
les USA le 11 septembre, le déclenchement d'une
guerre en Afghanistan, et demain, peut-être, dans toute l'Asie centrale, et
après la menace surmédiatisée d'attentats bioterroristes, les
démocraties
occidentales se révèlent pour ce qu'elles sont : des hiérarchies
politico-financières qui ne se maintiennent que par la violence et la peur.
Au cours des derniers mois et semaines, toutes les grandes puissances ont
adopté un arsenal de mesures sécuritaires et renforcé leurs dispositifs de
répression et de contrôle contre leurs ennemis intérieurs, soit tous les
citoyens qui ne se sont pas montrés suffisamment raisonnables pour se soumettre
au nouvel ordre mondial. Ces politiques, approuvées quasi universellement au
nom des droits de l'homme et de la démocratie, viennent neutraliser les
quelques micro-libertés que les opprimés de l'économie-monde avaient pu
arracher, par le passé, à leurs oppresseurs, qu'ils se nomment Etat, partis,
capitalisme, syndicats...
CE QUI NOUS ATTEND... En France, au nom de l'alibi de la lutte
antiterroriste, l'Etat fait passer, dans un remarquable consensus de toutes
les composantes politiques de droite et de gauche, une série de mesures
sécuritaires venant s'inscrire dans une loi au doux nom de LSQ (Loi sur la
sécurité quotidienne) : - Perquisition au stade de l'enquête
préliminaire,
sur autorisation du "juge des libertés et de la détention", qui statue sur
la base des données fournies par les services de police... - Fouille de
véhicules, même en l'absence de son possesseur, sur simple décision de
police. - Fouilles à corps et palpations de sécurité effectuées par des
vigiles dans tout lieu public, la personne pouvant refuser de donner son
consentement, mais à ses risques et périls... - Interdiction de l'accès de
certaines zones, notamment les aéroports, à toute personne qui n'aura pas eu
la chance de se voir décerner par les services de police un certificat
d'honorabilité et de moralité. - Surveillance renforcée des communications
téléphoniques et électroniques - Fichage génétique des auteurs de crimes ou
délits avec violence - "Télé-auditions", "télé-interrogatoires"
et
"télé-confrontations" ( c'est-à-dire par écran vidéo) dans les
commissariats
et autres lieux accueillants - Enfin, un arsenal de mesures visant les
terroristes pauvres : amende de 25 000 F en cas de présentation d'une
adresse fausse ou périmée lors d'un contrôle dans le métro ; 6 mois
d'emprisonnement et 50 000 F d'amende pour ceux voyageant habituellement
(soit 10 contraventions dans l'année) sans billet dans le métro et les
trains ("délit de contravention d'habitude") - interdiction de tout
attroupement dans les hall et cour d'immeuble, permettant le ratissage
policiers de ces zones.
Plus que
jamais, toute liberté est donnée aux forces
de répression pour s'implanter davantage sur chaque parcelle de nos
territoires de vie collective et locale. En réalité, cette loi ne fait
qu'officialiser et entériner des pratiques plus ou moins clandestines menées
depuis des années par les appareils de coercition et de contrôle de l'Etat.
Mais, à présent, non seulement, l'Etat dispose d'un cadre légal qui lui
offrira une marge de liberté bien plus grande contre toutes formes de'
subversion sociale, mais il pourra ultérieurement se fonder sur ce nouvel
état de droit pour faire accepter de nouveaux dispositifs toujours plus
répressifs... Rappelons, en passant, que le renforcement du plan Vigipirate
a, entre autres bienfaits, permis d'augmenter de 30% le taux
d'emprisonnement de sans-papiers dans les centres de rétention. Ces mesures
sont présentées comme étant provisoires et ayant vocation à s'effacer d'ici
2003 devant leur "légalité républicaine", ce qui est bien fait pour nous
rassurer : au fond, nous n'aurons à supporter tout ceci que 2
ou 3 ans, le
temps sans doute que la pacification sociale par la policiarisation et la
surveillance technologique soit achevée et que toute forme de contestation -
individuelle ou collective- ait été liquidée. On respire... En pratique,
on
sait que les gouvernants, ne reviennent jamais sur ces mesures, profitant de
leur banalisation sociale et de leur intériorisation grâce au matraquage
mental des industries de fabrication du consentement (mass- médias, système
scolaire, etc.). Par exemple, la régularisation des contrôles administratifs
d'identité en 1981 n'a jamais été remise en cause ; l'obligation du visa
instauré en 1986, sous l'invocation d'attentats terroristes, sert depuis des
années d'instrument privilégié dans la politique anti-immigrés. ...
Au niveau européen, la militarisation politique est d'ores et
déjà à l'ordre du
jour, à travers l'harmonisation policière de l'union européenne. La
commission européenne proposait, dès le 20 septembre, aux ministres de
l'intérieur et de la justice des Etats membres l'abandon de la procédure
d'extradition au profit d'un mandat d'arrêt communautaire : procédure
automatique mise en oeuvre directement par les services de police contre
toute personne suspecte de n'importe quel "délit" et qui permettra ainsi un
élargissement du champ des poursuites policières sur tout le territoire
européen. Simultanément est prévue une redéfinition extensive de la notion
d'acte de terrorisme englobant "tout acte qui vise à menacer, à porter
gravement atteinte ou à détruire les structures politique, économiques et
sociales d'un pays", c'est-à-dire à peu près tout et n'importe quoi ; tout
acte de contestation de cet ordre social est désormais clairement classé
comme un acte terroriste, "passible d'une peine de 2 à 20 ans
d'emprisonnement"...
Corrélativement,
les capacités de répression d'Europol
et d'Eurojust (services de coopération policière et judiciaire européenne en
matière de lutte contre la "criminalité internationale"), ainsi que de la
"Task force" (qui réunit les chefs de police de l'U.E. en vue de la mise en
oeuvre pratique de la coopération policière entre Etats membres) sont
étendues en proportion. Pauvres de tous les pays, perdants du système
capitaliste, tremblez et planquez-vous !
En troisième lieu,
la militarisation de l'Etat et la sécurisation du capital globalisé s'étend à
toute la planète. Au nom de la démocratie et des droits de l'homme, toutes
les grandes puissances mondiale regroupées dans la sainte coalition
antiterroriste surenchérissent dans la mise en place de politiques
ultra-sécuritaires visant tous les groupes et classes dominés et donc
potentiellement menaçant pour l'ordre existant. En Allemagne
: constitution
de nouveaux fichiers informatiques et ajout sur les papiers d'identité et
les demandes de visas des empreintes digitales, voire celle de l'iris ;
photo en hologramme sur les pièces d'identité (le tout conservé dans un
fichier central accessible à tous les services de police du pays). En
Grande-Bretagne : pour renforcer le contrôle des étrangers, mise en place
d'une carte d'identité pour les demandeurs d'asile, qui comprendra leurs
photographies et leurs empreintes digitales ; En Autriche :
durcissement de
la législation contre les demandeurs d'asile : après l'instauration d'un
"contrat d'intégration" avec des cours d'allemand obligatoires pour tous les
immigrés est préconisé, à présent, un contrôle tous les 15 jours des
demandeurs d'asile, l'expulsion sans délais des étrangers suspects, l'emploi
de méthodes "biométriques" d'identification (reconnaissance des visages
assistée par ordinateur) ;
... ET CE QU'ILS PEUVENT ATTENDRE DE NOUS. Evidemment, le contexte
de la
guerre internationale et de la pseudo-menace terroriste représente pour les
Etats occidentaux un alibi de premier ordre pour faire passer massivement
des trains de mesures répressives qui auraient peut-être suscité, dans des
circonstances différentes, quelques réserves, voire des mouvements de
contestation populaire. Le conditionnement idéologique assuré par la
représentation spectaculaire des attaques de New-York et de la menace
d'attaques biologiques laisse désormais à l'Etat une totale liberté pour
verrouiller le système social et intensifier la répression contre toutes
cibles jugées dangereuses pour l'ordre public, que ce soit des grèves
débordant les mots d'ordre et la routine des bureaucraties syndicales, les
révoltes dans les quartiers populaires à la suite d'opérations de police,
mais aussi toutes les formes d'économie souterraine (petit trafic, vols,
etc.)par laquelle des fractions de population toujours plus nombreuses
tentent de survivre dans l'univers du capital... Il est vrai que les classes
dominantes disposent, depuis bien longtemps déjà, de tous les instruments
législatifs, policiers et idéologiques pour préserver l'ordre existant et
leurs intérêts de classe. En ce sens, ces nouvelles lois sécuritaires
peuvent apparaître comme superflues. Mais il faut voir que la fonction
réelle de ces remaniements législatifs est essentiellement idéologique : il
ne s'agit de rien d'autre, au fond, que de restaurer le prestige et
l'autorité de l'Etat en tant que garant des libertés et du bien- être
collectif, alors que celui-ci se voit reprocher de ne plus assurer sa
fonction historique de régulation sociale et de redistribution du revenu
social face au "déchaînement des forces du marché". Il est vrai, également,
que la tendance historique est, à présent, celle du repli de l'Etat sur ce
que l'on appelle généralement ses fonctions régaliennes, c'est-à-dire ses
fonctions stratégiques de coercition (par la police, l'armée et la justice)
et de contrôle social (par l'école), dans un contexte où il n'apparaît plus
comme un appareil politique adapté à la gestion d'un capital qui
s'internationalise et où sa souveraineté se voit contestée par de nouvelles
structures politiques de dimension mondiale, telles que l'ONU ou régionale
(l'Union européenne par exemple) ou par des entités politico-militaires
supranationales, notamment l'OTAN.
Ce processus paraît expliquer que le thème de la sécurité soit devenu depuis
quelques
années le thème de campagne
et le mot d'ordre quasi exclusif des directions politiques nationales : il
correspond - et correspondra de plus en plus - aux nouvelles fonctions
stratégiques des Etats dans les sociétés capitalistes avancées. Nous en
avons actuellement un bel exemple en France, où les futures présidentielles
sont entièrement centrées sur ce thème, objet de toutes les surenchères de
chefs politiques à la recherche des quelques voix de plus qui les porteront
au pouvoir. La sécurité n'est pas une condition de la liberté,
comme
l'affirment les propagandistes du régime. Elle est l'autre nom de la
violence d'Etat par laquelle se perpétuent l'exploitation et la misère du
plus grand nombre. Et l'insécurité, n'est-ce pas celle que fait peser sur
chacun de nous l'Etat et le capital, qui réduisent l'individu à un n°
d'identité, un élément statistique et une marchandise en fonction de
laquelle le capital détermine ses stratégies de rentabilité, qui rejettent
dans la misère des milliards de prolétaires aux quatre coins du globe, en
les soumettant à l'exploitation du travail aliéné, au chômage de masse par
des plans de licenciement successifs ou en les éliminant purement et
simplement par les guerres impérialistes et les famines qu'elles provoquent.
Il est vrai que l'honneur est sauf, dès lors que l'intérêt national et le
rayonnement du capitalisme avancé et de ses démocraties sont préservés,
grâce à l'implantation des industries pétrolières au Moyen-Orient ou en Asie
centrale... En résumé, la sécurité est le moyen policier et idéologique par
lequel les Etats sécurisent le capital globalisé et défendent les intérêts
des classes dominantes contre ces classes dangereuses qui, en envisageant de
se soulever contres leurs misérables conditions de vie et d'échapper à leur
exploitation, représenteraient pour l'ordre établi une menace bien plus
forte que n'importe quel "acte terroriste"...
L'application de ces nouvelles lois sécuritaires dépendra tout de
même du
rapport de force qui se joue : de la capacité de l'Etat à réaliser ses
ambitions de contrôle total, de la capacité de refus des populations visées
par ces lois (dans quel quartier sera-t-il possible ou non de faire le
ménage dans les cages d'escalier ? ...); du rejet diffus de tout un
chacun
d'être toujours plus fliqué. C'est là que se joue l'ancrage social de ces
mesures. Par exemple, les grèves de l'hiver 95 provoquèrent la paralysie du
plan Vigipirate, le rendant de fait caduc. Dans cette affaire, le juridisme
et le lobbying droit-de- l'hommiste ne seront d'aucun recours : ce sont là
précisément les moyens techniques dont dispose la classe dominante pour
légitimer cet état d'exception permanent. On sait bien que, toutes
provisoires qu'elles soient (ou présentées comme telles), l'objectif réel de
l'Etat est de banaliser ces lois afin de transformer en douce un état
d'urgence en état normal et définitif. A nous de le refuser...