On les appelle Créatifs Culturels
28%
des Occidentaux |
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Qui sont les " Créatifs Culturels " ?
Les CC sont des gens qui mettent en application quatre types de valeurs :
- implication personnelle dans la société par des engagements solidaires, locaux et
globaux, immédiats et à long terme ;
- vision féminine des relations et des choses ;
- intégration de l'écologie, de l'alimentation bio, des méthodes naturelles de santé,
des médecines alternatives ;
- importance du développement personnel, de l'introspection, des nouvelles
spiritualités.
Psychologiquement, les CC ont un point commun important : ils ne supportent plus d'être
divisés, coupés, en contradiction avec eux-mêmes - ce qui caractérise d'ailleurs tout
début de nouveau mouvement de société. Leurs mots clés sont notamment : cohérence,
congruence, interaction, synergie. Que l'on puisse prôner le respect des équilibres
écologiques et ne pas en tenir compte dans sa propre vie quotidienne leur est devenu
insupportable. De même, sincèrement croire que seuls des comportements plus solidaires
pourraient sortir l'humanité de la catastrophe
et ne pas s'engager soi-même dans
ce sens, les horripile. Quant à prêcher l'éveil d'une vie intérieure
"essentielle" et baratiner sur la spiritualité, tout en continuant à se
comporter, au travail, dans la cité, chez soi, comme les générations précédentes,
cela leur paraît grotesque. Dire ce que l'on fait, faire ce que l'on dit, telle est leur
devise, et l'enquête de Ray et Anderson montre, en particulier dans son suivi à long
terme, qu'il ne s'agit pas là de vains mots. Comme si, mine de rien, les idéaux des
années 60/70 avaient fait leur chemin souterrain, pour atteindre aujourd'hui, non plus
quelques dizaines de milliers de marginaux, mais des millions de citoyens intégrés
Analyse démographique
Les CC se répartissent dans deux populations d'environ 23 millions d'adultes chacune :
- Un noyau central dit " avancé ", préoccupé à la fois de justice sociale,
d'engagement écologique et de développement "psycho-spirituel" : pour
ceux-là, le sacré inclut l'épanouissement individuel et la solidarité sociale et
politique (à 91%, ils estiment très importants d'aider les autres) ;
- Une périphérie dite " écologiste ", qui aurait tendance à ne faire que
lentement, souvent sur le tard, avec beaucoup de prudence, le lien entre l'engagement
social et la vie intérieure, ou entre l'écologie et la spiritualité (ce second groupe
est de 15% plus masculin que le premier).
Sociologiquement, on les trouve dans toutes les couches et tous les âges de la
population, même s'ils sont incontestablement : un peu plus cultivés que la moyenne des
Américains., légèrement plus riches, et un tantinet plus urbains. Seule corrélation
vraiment forte : 60% sont des femmes (67% pour le noyau "avancé"). Par
ailleurs, chaque année, la part des 18-24 ans augmente. Pour les animateurs de
l'enquête, aucun doute : il s'agit là d'un nouveau courant fondamental de la société
occidentale.
L'un des premiers mérites de leur travail est de replacer cette hypothèse dans un
contexte finement décrit, sociologiquement et psychologiquement, avec une analyse des
deux courants jusqu'ici majeurs dans la société américaine, celui des "
Moderniste" et celui des " Traditionalistes " :
- Les Modernistes dominent actuellement le monde. Estimés à 48% de la population
américaine, ils seraient donc environ 93 millions d'adultes (chiffres de 1999). Ils
participent de la poussée lente et formidablement puissante qui, en cinq cents ans, a
créé le monde où nous sommes nés et où nous vivons encore. Eux qui furent
considérés, vers 1700, du temps d'Adam Smith, comme des " excentriques inoffensifs
", sont devenus totalement dominants et désormais dangereux. Leurs valeurs : gagner
et posséder beaucoup d'argent ; gravir les échelons de la réussite progressivement
jusqu'au but fixé ; être beau, en forme, habillé avec style ; avoir beaucoup de choix
(au travail et comme consommateur) ; être toujours au fait des nouveautés ; participer
au progrès économique et technologique de la nation ; se divertir, notamment grâce aux
médias, chacun à sa guise ; soigner son corps comme une belle machine ; faire confiance,
soit à la loi du marché, soit à l'État-providence ; avoir des pensées telles que
"Le temps c'est de l'argent", "Analyser les choses en les décomposant en
différentes parties est le meilleur moyen de résoudre un problème", ou encore
"Il est raisonnable de diviser sa vie en sphères distinctes et séparées : le
travail, la famille, les amis et autres relations, l'amour, l'éducation, la politique, la
religion". Leurs rejets : à peu près toutes les valeurs et préoccupations des
indigènes, des ruraux, des Traditionnalistes, des New Age, des mystiques et des
religieux.
- De leur côté, les Traditionalistes (24% de la population, 46
millions d'adultes) sont en réalité tous des néo-traditionalistes, des réactionnaires
au sens étymologique du mot, apparus de diverses réactions contre le modernisme, à
partir du 19ème siècle (aux Etats-Unis après la guerre de sécession surtout). Se
référant sans cesse à un ancien temps idéal et en réalité essentiellement
imaginaire, leurs valeurs s'expriment dans des phrases comme : Les patriarches devraient
à nouveau dominer la vie familiale ; le féminisme est un gros mot ; les hommes et les
femmes doivent s'en tenir à leurs rôles traditionnels ; la triple appartenance à la
famille, à l'Église et à la communauté est l'élément fondateur et suffisant de
l'identité ; chacun doit défendre et observer la version "conservée" de sa
propre tradition religieuse ; il est important de contrôler l'activité sexuelle (la
pornographie, la sexualité des adolescents, les relations sexuelles extra-conjugales) et
d'interdire l'avortement ; les hommes doivent être fiers de servir la patrie en faisant
leur service militaire ; la Bible contient tout ce qu'il faut savoir d'essentiel dans la
vie ; la vie à la campagne et dans les petites villes est plus vertueuse que dans les
grandes villes et les banlieues ; le pays doit faire plus pour soutenir et promouvoir la
vertu ; la protection des libertés individuelles et civiques est moins importante que la
lutte contre les comportements immoraux ; il est essentiel d'avoir le droit de porter des
armes ; les étrangers ne sont pas les bienvenus.
Bien sûr, il s'agit là de schémas grossiers. Les modernistes en particulier, ne forment
pas un groupe compact, on le sait bien. L'étude de Ray et Anderson les divise en quatre
sous-groupes : les Modernistes Conservateurs Pragmatiques (8% de la population, soit 15
millions d'adultes) qui dirigent une bonne part du business mondial, incarnent totalement
l'American Way et en profitent le plus ; les Modernistes Conventionnels (12%, 23
millions), plus intellos que les premiers, moins riches, plus cyniques, très
individualistes ; les Laborieux (13%, 25 millions), souvent d'origine étrangère, qui
veulent absolument croire au rêve américain, branchés à fond sur la promotion sociale
; enfin les Modernistes Aliénés (15%, 29 millions), de formation et de revenus nettement
plus modestes, employés ou ouvriers, les premiers menacés par toute crise, souvent amers
ou en colère. Dans l'ensemble, ils travaillent de plus en plus, au bord de l'asphyxie :
pour les même salaires, huit semaines de travail de plus par an entre 1969 et 1999 !
Quant aux Traditionalistes, ils ne sont évidemment pas aussi épouvantables que le laisse
supposer la liste de leurs slogans vengeurs - leur sens de la solidarité, voire de
l'atruisme, est souvent plus fort que celui des Modernistes (les ouvriers catholiques
conservateurs peuvent s'avérer bien plus généreux que les bourgeois libéraux)
Les Créatifs Culturels, eux, refusent absolument de choisir pour l'un ou l'autre de ces
deux grands camps qui dominent la vie publique américaine. S'ils se sentent les enfants
des modernistes - et pas du tout des pseudo traditionalistes réactionnaires - , ils
savent que l'évolution ne s'est jamais effectuée en faisant table rase du passé, mais
en intégrant l'intelligence combinée des stades précédents. L'idée de
"métissage culturel" à travers l'espace et le temps - nous reliant aux autres
sociétés humaines, notamment aux cultures primordiales vivant encore en symbiose forte
avec la nature - leur est particulièrement chère. Une telle idée, si elle fait horreur
aux vieux réacs, paraît (quoi qu'ils disent éventuellement, par snobisme) totalement
incongrue aux Modernistes.
Bref, les CC constitueraient donc le début d'une toute nouvelle branche de civilisation,
contenant en germe les valeurs et les comportements désormais indispensables à toute
survie raisonnable tant de la biosphère que de la culture
si l'on désire que
l'aventure humaine se poursuive autrement que par un plongeon tragique dans la barbarie.
D'où sortent-ils ?
La genèse des Créatifs Culturels n'a rien de mystérieux. Leur
émergence semble cependant avoir traversé une sorte de tunnel d'une vingtaine d'années
- de la fin des années 70 à la fin des années 90 - au cours desquelles, notamment du
fait de la chute de l'empire soviétique, le Modernisme le plus arrogant s'est cru
autorisé à caracoler dans le monde entier, comme s'il n'existait désormais plus que
lui, face à quelques poches Traditionnalistes forcément en voie d'extinction. C'était
oublier que les humains ne sont pas forcément des sots amnésiques et qu'un ensemble de
mouvements apparus dans les années 60 avaient laissé des germes extrêmement puissants
dans la conscience collective (ou l'inconscient
). L'Émergence des Créatifs
Culturels montre en effet de façon impressionnante une convergence inexorable entre les
"descendants" de 2ème ou 3ème générations des :
- mouvements pour les droits civiques,
- mouvements féministes,
- mouvements de soutien aux peuples colonisés,
- mouvements pacifistes,
- mouvements écologistes,
- mouvements pour l'éveil de la conscience,
- mouvements de psychothérapie humaniste.
Pour les Américains, tout commence dans le Greenwich Village de New-York et dans le nord
de San Fransisco, puis à Big Sur (avec son institut Esalen à partir de 1962), avant de
s'étendre à tous les campus universitaires en révolte contre la guerre du Viet
Nam
Il est impossible de donner ici ne serait-ce qu'un résumé des innombrables informations
apportées par Paul Ray et Sherry Ruth Anderson dans leur étude. Particulièrement
surprenante (du moins pour nous, Européens, qui ne pouvons nous empêcher de caricaturer
les Américains), est l'extrême lucidité des CC vis-à-vis :
- des médias (généralement reconnus comme tellement imbibés d'idéologie moderniste,
triomphante ou cynique, qu'ils ne se rendent même plus compte qu'ils intoxiquent autant
qu'ils informent) ;
- des leurres de la pub et de la société de consommation, qui ont fini par tout
chosifier et tout transformer en spectacle et règne du faux ;
- des manipulations des grands groupes économiques, qui sabotent les alternatives
économiques " douces " (on lira le cas exemplaire de l'hypercar, voiture
écologique à hydrogène), ou qui, plus pervers, sponsorisent des actions écologique ou
d'éveil de conscience psycho-somatique, alors qu'ils sont par ailleurs, sous des biais
infiniment plus importants, d'énormes pollueurs, assassins de biodiversité, et
pourvoyeurs en cancers de toutes sortes (des cas précis sont cités, cibles notamment du
mouvement des femmes ayant souffert un cancer du sein).
L'aspect spirituel des CC
Essentielle à ceux que l'enquête présente comme les plus dynamiques du mouvement,
l'approche spirituelle est certainement la plus difficile à intégrer dans la grille
moderniste des médias et des politiques. Pourtant, s'il a fallu vingt ans pour que les
mouvements "contre la guerre" deviennent des mouvements "pour la
paix", ou les mouvements "anti-mecs" des mouvements "pour de nouvelles
relations hommes/femmes", c'est que le catalyseur de ces métamorphoses est très
souvent venu de la spiritualité et de la psychologie humaniste, dont l'intégration ne
peut se faire que lentement.
" En effet, écrivent Ray et Anderson, il faut beaucoup de temps pour bien saisir la
substance de l'enseignement des mouvements d'éveil de la conscience. On peut se mettre à
de nouvelles idées, s'initier à de nouvelles techniques ou se trouver un nouveau hobby
en quelques semaines, mais il faut des années, voire des décennies pour se changer
soi-même (
) Quand on met côte à côte la popularité croissante d'un mouvement et
la lenteur de son cycle d'apprentissage, il est facile de s'arrêter uniquement aux excès
de la vulgarisation, la spiritualité "syncrétique" et la psychologie de
comptoir dont certains médias adorent se gausser. Mais confondre ainsi la surface du
mouvement et sa substance profonde est une erreur. Si l'on veut vraiment comprendre ce qui
se passe, il est nécessaire de bien faire la différence entre la masse croissante de
ceux qui sont à la recherche de nouvelles sensations, d'un parfum nouveau pour leur vie
ou de quelque chose d'authentique d'une part, et d'autre part les adeptes de longue date,
qui ont appris petit à petit à vivre une vie "authentique", à profondément
transformer leur existence en fonction de ce qu'ils ont appris. Les deux ensembles ont
grandi durant ces quarante dernières années, mais ce sont surtout les débutants qui
sont les plus visibles, avec leur population en perpétuelle croissance. "
Et maintenant ?
La grande faiblesse des CC, aux yeux de Paul Ray et Sherry Ruth Anderson : il leur manque
la conscience d'eux-mêmes en tant que groupe. Vu qu'il s'agit des personnes les plus
dynamiques et les plus innovantes du pays
c'est qu'il y a un léger problème !
D'où le désir irrésistible des deux auteurs (qui quittent alors délibérément leur
statut d'observateurs pour devenir eux-mêmes acteurs) d'inviter les CC à pérenniser
leurs efforts en passant au stade institutionnel.
Ils voient trois scénarios futurs possibles : 1°) soit le modernisme continue à
"mondialiser" ses visions sans rencontrer de résistance réelle, c'est-à-dire
d'alternative innovante forte, et le monde plongera à coup sûr dans le chaos et la
barbarie ; 2°) soit les CC parviennent à s'ériger, sinon en force politique, du moins
en interlocuteur institutionnel de poids (à la manière de ce que firent jadis les
syndicats) et tous les espoirs sont permis de voir émerger une civilisation nouvelle,
aussi différente du modernisme que celui-ci le fut du Moyen-âge ; 3°) soit enfin les CC
demeurent dans l'ombre, mais réussissent à féconder suffisamment d'instances
culturelles, économiques, politiques et sociales pour qu'une part de leurs valeurs et
visions soient reconnue, et on entre alors dans une phase de transition plus lente, vers
un type de société vraiment nouveau. Le fait est que beaucoup de nouvelles valeurs et
attitudes - notamment contre le racisme, pour le respect des femmes ou en faveur de
l'environnement - ont peu à peu fini par atteindre les couches majoritaires de la
société, et finalement en seulement une génération.
Seulement voilà : institutionnaliser les CC, n'est-ce pas contradictoire ? D'un côté,
leur tendance à l'engagement social et politique les inciterait certes à transformer
leurs revendications, visions et désirs à un niveau organisationnel permettant de les
concrétiser collectivement. Mais d'un autre côté, leur sens de la responsabilité est
vécu à un niveau si personnel (se défiant de toute obéissance infantile à des règles
religieuses ou partisanes) qu'on ne peut strictement pas les imaginer, par exemple,
élisant un président des Etats-Unis. Entre les deux s'étale l'immense éventail du
tissu associatif, ONG et lobbies divers - encore que le caractère opaque du lobbying jure
gravement avec l'authenticité des CC. Internet s'avère par contre un outil CC
idéal
Ray et Anderson imaginent toutes sortes de concrétisations possibles de
l'univers CC, des écoles, des universités, des centres ouverts aux gamins des rues, des
réseaux connectés à la planète entière
Une nouvelle grande utopie en train de naître ?
Patrice van Eersel